Le Trio de l’Improbable a le plaisir de vous proposer sa première anecdote « Sans logique apparente ». Ça se passe en mai 2010 à Biscarosse.
Nous, on a bien aimé. Quel suspens ! En plus, ça nous fait revoir en pensée le phare de Cordouan.
A noter, une dédicace de l’auteur de l’anecdote.
Bonne lecture
Sans logique apparente
« A Jean-Pierre RAVET
Jean-Pierre, tu avais ce talent rare de raconter l’aviation et de fédérer les passionnés auprès de toi. Avec toi qui avais connu comme commandant de bord toute l’évolution du transport aérien depuis la Caravelle jusqu’au Boeing 747 l’aéronautique prenait une autre dimension.
En repensant à ce meeting de Biscarrosse, j‘ai revu ces moments de convivialité, de camaraderie et de passion partagée qui font aussi la richesse de notre monde aéronautique. Derrière les avions et les machines, ce sont avant tout les femmes et les hommes que l’on rencontre qui laissent les souvenirs les plus durables ».
Fin mai 2010, direction Biscarrosse pour le meeting aérien des 29 et 30 mai. Un de ces week-ends qui restent gravés dans la mémoire des passionnés d’aviation. Nous étions partis à plusieurs machines du club : un TB20, un DR400, le Bonanza de François Siegel et mon Sting.
Le meeting avait été exceptionnel. Et puis il y avait cette ambiance particulière grâce à notre camarade François Siegel, alors rédacteur en chef d’Info-Pilote, qui nous a malheureusement quittés lui aussi. Grâce à lui, nous avions vécu le meeting depuis la zone VIP, avec cette autre façon de découvrir le monde aéronautique et de partager des moments privilégiés.
Le dimanche, il était temps de reprendre la route vers Paris. Nous décollons en groupe, chacun dans sa machine, en gardant le contact sur la fréquence 123.45. À bord du Sting, j’étais accompagné d’un ami pilote, passager pour ce vol retour.
Tout se passait parfaitement en remontant la côte atlantique jusqu’à l’approche du phare de Cordouan.
Et puis soudain…
Un bruit.
Pas un simple craquement ou une vibration légère, non. Un bruit fort, accompagné d’une vibration inquiétante qui apparaissait puis disparaissait sans logique apparente.
Je me souviens encore du regard échangé dans le cockpit. Celui qui ne nécessite aucune parole et qui veut simplement dire : « Là… ce n’est pas normal. »
Immédiatement, nous attaquons les vérifications.
Paramètres moteur : normaux.
Températures : normales.
Puissance : normale.
Et pourtant ce bruit revenait par intermittence, assez impressionnant pour nous faire imaginer toutes sortes de scénarios mécaniques peu réjouissants.
Comme nous volions en patrouille sur la fréquence 123.45, je demande alors à mon ami Michel, commandant de bord du DR400, de venir inspecter le Sting en vol afin de voir s’il remarque quelque chose d’anormal.
Quelques minutes plus tard, le voilà qui effectue un tour périphérique complet de la machine.
Sa réponse tombe rapidement :
« RAS. Rien d’anormal à l’extérieur. »
Le bruit, lui, continue son étrange cinéma.
Par prudence, nous décidons donc de nous poser au Blanc afin de procéder à une vérification sérieuse de la machine.
Inspection au sol.
Capot ouvert.
Contrôles visuels.
Recherche méthodique.
Et toujours… rien.
Pas la moindre anomalie.
Après réflexion, tout semblant normal, nous décidons de repartir vers Paris.
Décollage.
Montée.
Et quelques minutes plus tard…
Le bruit recommence.
Cette fois, nous observons tout avec encore plus d’attention. Et soudain, nous comprenons.
Le coupable se trouvait juste à côté de nous.
Le Delage.
Pour les pilotes de ma génération, ce nom évoque immédiatement un monument de la formation aéronautique. Le Delage argumenté était un gros ouvrage de réglementation et de navigation aérienne qui nous accompagnait pendant nos études théoriques. La dernière édition remontait déjà à plusieurs années mais beaucoup d’entre nous continuaient à l’emporter dans leur sac de vol.
Ce jour-là, ce gros pavé était posé le long de la verrière du Sting, juste à proximité de la prise d’air d’aération. Selon la vitesse et l’orientation du flux d’air, ses pages se mettaient à vibrer violemment et sa couverture résonnait contre la verrière, produisant un vacarme et des vibrations étonnamment réalistes.
Assez réalistes pour nous faire croire à une panne mécanique sérieuse.
Quelques secondes de silence.
Puis…
Un énorme éclat de rire dans le cockpit.
Après toute cette tension, la chute était parfaite.
Avec le recul, cette histoire nous fait toujours sourire. Sur le moment, au-dessus du phare de Cordouan, elle paraissait beaucoup moins drôle. Mais elle rappelle aussi une règle simple de l’aéronautique : un bruit inhabituel mérite toujours d’être pris au sérieux, même si parfois la panne la plus inquiétante se cache dans… un gros bouquin mal rangé.

